Saisons buissonnières
Confiné sous le masque le souffle s’amenuise
et brouille de buées l’émotion qui s’épuise
La flute privée d’air comme un oiseau blessé
demeure silencieuse et ne sait plus chanter
Par des gestes barrière entravés bâillonnés
poètes, musiciens taisent leurs sortilèges
L’humanité transie se résigne à subir
muette et sans recours la perte de ses ailes
Vient un temps où
plus tard
prend un train pour
trop tard
Tout voyage est errance en terre ressassée
on ne piétine plus que l’ombre d’un passé
A trop ronger son frein
le brasier va s’éteindre
L’avenir nébuleux agite les breloques
d’une danse macabre où les jours s’entrechoquent
se mêlent
se confondent
au creux du sablier
Vient le temps où
trop tard
bâillonnera l’espoir
Couler du miel sur les paupières
du temps qui brûle
Baigner de mots le gosier sec
d’un sablier
Mettre en musique les silences
de son chagrin
Se convaincre qu’il reste encore
au fond du verre un peu d’alcool
sous les glaçons qu’on a sucés
Au bout du conte on aimerait
tenter quelques pas sur le fil tendu qui pointe vers la lune
ses illusions de funambule
Raides dans leurs douleurs les habillant de pierre
elles sont alignées
côte à côte sanglées au carcan des vitrines
les roses ensablées
que l’attente assassine
Dans leurs yeux délavés on voit passer des songes
des miettes de désirs
des chagrins périmés
Les roses pétrifiées par l’exil qui les ronge
tètent jusqu'à la lie le fiel aseptisé
d’une fiole tendue
qu’on ne peut repousser
Goutte à goutte d’instants gantés de compassion
baignés de néons crus
leur temps compté s’amarre
au sobre savoir-faire
d’anges méticuleux
Mais au bras d’un fauteuil
elles grattent de l’ongle
la croûte d’un espoir chaque jour repoussé
Elles sombrent
rêvant à ce lit familier
où se laisser aller loin des mains étrangères
entre deux plis de sable au creux de leur passé
Ne plus tendre la main que pour serrer des mots
et de nos bras trop courts n’enlacer que du vent
croiser pour tout regard au fond de nos miroirs
la hâte de sonner le glas de ce huis-clos
Qui nous rendra la clé des champs et le soleil de nos étreintes ?
Le silence furtif qui s’avance masqué
par les rues de la ville
bâillonne les vitrines
musèle les terrasses
On découvre livré aux ailes des pigeons
le froissement de l’air
qui ne rocaille plus du fracas des moteurs
Il faudrait inventer une fleur de pavés
pour fêter ce printemps pétrifié des trottoirs
privés de la clarté de leurs robes légères
La voix qui grondait
qui ronflait
la voix qui crissait sur l’asphalte
celle qui roulait ses accents
sifflait
grinçait entre les dents de cette ville exaspérée
toutes ces voix se sont figées
elles écoutent le silence monter du gosier d’un oiseau
déroulant sous les pas de l’aube
le velours rouge d’un tapis
où se risqueraient les arpèges
d’une mélodie printanière qui réapprend à fredonner
Tu habites la lumière
Au bol brûlant du soleil tu bois ta source
ton miel
Sous ta peau de pain d'épice
court la sève de la canne
son sucre et le sel des larmes
tambourinent dans tes veines
Au lait bleu de tes prunelles grillent deux grains de café
l'insolence et la fierté
des esclaves souveraines
pour qui grondait le bélé
Entre le morne et la mer tu bricoles l'avenir
tôle ondulée ou misère
tu n'as que le choix des rêves qui pépiteront tes nuits
Danse !
Danse !
La poussière
qui chausse ton pas fourbu
couvre de paillettes d'or
quand tu danses
tes pieds nus
Lancer les dés
battre les cartes
Jeter sa bouteille à la mer
Tenter la ligne qui s’écarte
caprice des itinéraires
Avec ce désir insolent
de fleurir le béton des cours
confier ses graines
au gré des vents
Jeter sa bouteille à l’amour
Ne pas construire
ne rien bâtir
Être à l’affût des joies qui passent
les caresser sans les cueillir
consentir à ce qu'elles s’effacent
Et pour finir
prendre le large
le cœur libre de tout remord
couper le fil rouge des marges
Vider sa bouteille à la mort